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J’ai toujours eu du mal à acheter de petits arbres par internet ; je n’arrive pas à appréhender la taille du bonsaï, à lire le mouvement de son tronc, à estimer la force de son nébari à partir d’un simple cliché. J’ai besoin de prendre le pot dans les mains, de l’élever à hauteur des yeux pour scruter l’amorce des racines, de passer le creux de la main sur l’extrémité des branches, là ou l’arbre rejoint la lumière, pour sentir sa vigueur et son envie de vivre.

C’est ainsi que les vacances sont l’occasion de pousser les portes des pépinières, à la recherche de nouveaux pensionnaires, de yamadoris qui n’auraient pas encore trouvés leur interprète.
C’est ainsi, que croyant visiter une pépinière avec serres, et bonsaïs bien alignés sur étagères, je me suis retrouvé dans le jardin d’Enzo Ferrari.
Déjà, il faut trouver...

A la frontière de l’Italie, là où la Suisse a créé sa riviera au bord du lac de Lugano, il faut prendre la direction d’un village ancestral posé à flanc de montagne. Il faut trouver l’église, descendre par le tunnel à sens unique sous le parvis, monter le chemin de lauzes entre les toits de deux solides bâtisses en pierres, suivre la ruelle bordée de murs de pierres qui mène chez Enzo.
Ne comptez pas sur le GPS pour vous conduire jusque là.
La descente dans le jardin est un choc.Là, une pierre blonde, suiseki incroyable, large comme une table, aux creux polis par des siècles d’eau ruisselante, borde le bassin aux carpes Koï : « un cadeau de Pius Notter »
Ici, sous la tonnelle lourde de ses grappes de raisin, une épaisse table de granit et ses bancs de pierre, invite à détailler les plus belles pièces du maître.
Sur une souche d’arbre est posé un hêtre à l’écorce blanche et lisse, dont les troncs jaillissent en flammes. Il faut élever le regard pour attraper la cime des branches. Nous discuterons beaucoup autour de cet arbre, de son incroyable force. Je lui parlerai de mon bien modeste hêtre, il m’expliquera comment parvenir à réduire la taille des feuilles. Avec une belle assurance, il a osé en juin dernier procéder à un effeuillage complet sur cet arbre mémorable. Toutes les feuilles sont revenues, réduites de moitié.
« Un arbre n’est jamais terminé », sera son premier commentaire face au pin Mugo qui vient de recevoir le grand prix à l’exposition de Monaco. Il a déjà repris la forme des plateaux, sacrifié une branche bien vivante pour en faire un bois mort, sculpté le shari de la face avant. « Cet arbre partira au Japon, pour y être exposé » oui, certainement, il le mérite, et son créateur aussi, mais il sera alors bien loin de l’ambiance magique de ce jardin des montagnes.
Nous avançons dans le jardin. Ici, autour, partout, sur les terrasses successives, une foison, une multitude, un amoncellement de génevriers, pins mugo, pintaphyllas, sylvestres, kokonoés, acers palmetum et buergerenium, hêtres et kakis, se disputent la place avec pierres et roches ramassées au fil des vagabondages dans les montagnes.
Les yamadoris de pins mugo sont énormes et enchevêtrent leurs bois morts et leurs veines vivantes dans les tourments des troncs des pins sylvestres. Les genévriers centenaires, prélevés dans le parc municipal de Lugano devenu parking, sont hérissés de greffes de « junipérus itoigawa », tel un sapin de Noël.
Sur la terrasse inférieure, de très beaux hêtres, cultivés en pleine terre pendant 40 ans, aujourd’hui de la hauteur d’un enfant à la sortie de l’école primaire, ont rejoint un pot de culture. Ils attendent la mise en forme habile qui leur permettra de fréquenter dans quelques années les expositions internationales.
Au-dessous de chaque terrasse, une nouvelle terrasse se découvre, avec son abondance et ses entremêlements d’arbres de toutes tailles.
De l’autre côté de la ruelle, nous pousserons la porte d’un enclos ceinturé de murs de pierres, ancien bûcher ou abris pour les bêtes, qui maintenant recueille les feuillus et un trésor de pierres descendues de la montagne qui se disputent chaque cm² de libre. C’est le combat du végétal et du minéral, le rappel de la confrontation vécue au quotidien dans les montagnes.
L’homme a d’autres passions, qui échappent au foisonnement des arbres et le repose de cette abondance . Deux oliviers, dont l’un de plus de 1000 ans, héritage des générations successives qui ont façonnées ces lieux, lui fournissent sa consommation d’huile. Une dizaine de rangs de vigne, strictement alignés et taillés, sont prodigues de raisins rouges et blancs qui remplissent chaque année une barrique d’un délicieux pinot gris, qui se révèlera, lui aussi, au-delà de l’ordinaire. L’homme aurait-il tous les talents ?
Revenus à la table de granit, nous en deviserons, encadrés par deux forêts exceptionnelles, l’une de cèdres, plantée il y a 40 ans avec des arbres de 5 cm, et l’autre d’acers palmetum , masse feuillue flottant dans l’air, doucement ovalisée, reliée au sol par une succession de pieds à la façon d’un échassier.
Il y avait dans l’atmosphère de cette rencontre, tout de la philosophie et de l’art du Bonsaï. Un sentiment d’éternité remplissait l’air. Nous étions sous le regard bienveillant de l’oeuvre qui survivra à son auteur ; L’homme rayonnait de la satisfaction du travail accompli à orienter le travail de la nature, avec un parfum d’humilité lorsqu’il évoquait l’échec des arbres disparus.
Captivant mélange que celui de la rigueur de l’ouvrier suisse et de l’artiste italien, qui a su aussi simplement accueillir et ouvrir sa porte à un parfait inconnu pour partager sa passion.
Merci pour cet accueil, Maître,
A.L